
Courrier des Balkans | De notre correspondant en Roumanie | samedi 1er juin 2024
Propos recueillis par Benjamin Ribout
Basé à Roussé en Bulgarie, une ville au bord du Danube, qui fait frontière avec la Roumanie, Vladimir Mitev est journaliste. Il travaille notamment pour les radios publiques bulgare et roumaine.
Le Courrier des Balkans (CdB) : Vous avez nommé votre blog sur les relations entre les deux pays The Bridge of friendship, en référence au pont éponyme qui relie Roussé à la ville roumaine de Giurgiu. Or, on compte seulement deux ponts au-dessus du Danube, sur une frontière fluviale de plus de 600 km…
Vladimir Mitev (V.M.) : Tout d’abord, il faut remarquer que ces ponts ont été construits pour des raisons géopolitiques, à la suite de pressions internationales. Celui de Roussé-Giurgiu date de 1954, il a été construit avec le soutien de l’Union soviétique en réponse à l’entrée de la Grèce et de la Turquie dans l’Otan, le bloc de l’Est ayant alors besoin d’une meilleure logistique. Pour ce qui est du pont dit de la Nouvelle Europe, entre Vidin, en Bulgarie, et Calafat, en Roumanie, c’est l’intervention autrichienne dans le cadre du pacte de stabilité pour l’Europe du Sud-Est qui a permis son achèvement. Situé à l’extrémité occidentale de la frontière bulgaro-roumaine, tout près de la Serbie, ce pont était considéré comme nécessaire après les guerres qui ont ravagé la Yougoslavie dans les années 1990, mais aussi dans le contexte de l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à l’UE en 2007. Treize ans se sont écoulés entre la signature de l’accord par les gouvernements bulgare et roumain et la fin de la construction de ce pont. Cela montre que les élites des deux pays ne sont guère enthousiastes à l’idée de faire des choses ensemble, ce sont surtout les pressions internationales qui les poussent à prendre des initiatives communes. La Bulgarie et la Roumanie manquent aussi de personnes et d’organisations pouvant servir de relais afin d’apporter plus de dynamisme aux relations bilatérales et créer les conditions d’une confiance mutuelle.
CdB: Comment évaluez-vous l’évolution des relations entre les deux pays depuis leur adhésion à l’UE en 2007? Qu’est-ce qui marche bien?
V.M. : Du point de vue économique, l’intégration européenne a eu un impact très positif sur les relations entre les deux pays. En 2010, les échanges commerciaux s’élevaient à 2,8 milliards d’euros, huit fois plus qu’en 2000. En 2022, le chiffre a encore été multiplié par trois pour atteindre 8,5 milliards d’euros. Le tourisme aussi se porte bien : toujours en 2022, 1,2 million de Roumains ont séjourné en Bulgarie. On constate aussi une même dynamique positive pour les relations politiques depuis le début de la guerre en Ukraine : Sofia et Bucarest se sont rapprochés en matière de sécurité et une déclaration de partenariat stratégique a même été actée. Une force navale roumano-bulgaro-turque chargée de nettoyer la mer Noire des mines flottantes a également été créée.
Le plus grand défi concerne désormais le changement des mentalités. La capacité d’agir ensemble des élites est entravée par des procédures et une interprétation étroite des intérêts nationaux. C’est aux citoyens d’impulser une volonté de rapprochement. Les relations bulgaro-roumaines se caractérisent par une certaine indifférence mutuelle et beaucoup d’inertie depuis la période de transition post-communiste. On a besoin de plus de confiance mutuelle et de davantage de communication. Pourtant, le contexte international favorise cela, il faudrait davantage en profiter car cela ne va peut-être pas durer. Ces changements impliquent une transformation de positionnement. On a besoin d’une réelle stratégie entre voisins, plutôt que d’un « grand frère » nous dictant depuis l’est ou l’ouest la marche à suivre. Il faut pour cela grandir ensemble entre voisins, et non pas s’opposer à la croissance de l’autre.
CdB: Les classes politiques des deux pays ont-elles l’intention de créer une alliance régionale plus forte?
V.M. : Je pense que les élites des deux pays n’ont pas l’habitude de mener des projets communs, de parvenir à un consensus ou de s’accorder sur des politiques communes. C’est aussi un problème d’auto-perception : nous n’avons pas conscience que la façon dont nous interagissons dans nos environnements respectifs crée davantage de barrières, d’autosuffisance et de préjugés à l’égard des autres. C’est comme si personne ne nous avait jamais appris à coexister avec des personnes
issues de sociétés et de cultures différentes, même si elles ne sont pas si éloignées, comme dans notre cas ! Ce manque d’ouverture est valable pour les élites, les médias comme pour le peuple. Rompre avec cette vision égocentrique est la première étape et c’est un sacré défi.
CdB: La Roumanie attend-elle de la Bulgarie une orientation «pro-européenne» plus claire ? En d’autres termes, la tendance «russophile» de la Bulgarie empêche-t-elle Bucarest de faire confiance à Sofia?
V.M. : Oui, les Roumains ont toujours tendance à percevoir les Bulgares comme de « potentiels agents russes ». J’ai remarqué cela au gré de conversations et dans les médias roumains. Il y a aussi chez certains un sentiment de supériorité, comme si la culture latine était supérieure à la culture slave. J’ai entendu plein d’histoires de Bulgares renonçant à essayer de nouer des liens avec des Roumains à cause de cette sensation constante d’être regardés de haut. La méfiance est valable aussi côté bulgare. Il y a beaucoup de stéréotypes, peut-être parce que pendant longtemps, rien n’a filtré entre les deux pays. La tendance est doucement en train de changer.
La Bulgarie ne peut pas être considérée comme un simple «mandataire de la Russie». Il y a aussi des investissements russes en Roumanie, par exemple dans l’énergie, sans parler du fait que le deuxième pays de langue roumaine, la Moldavie, a aussi des liens traditionnels étroits avec la Russie. Dans un cas comme dans l’autre, les liens et l’identité sont complexes. Les deux pays, qui ont rejoint en même temps l’UE et – en partie – l’espace Schengen, sont souvent mis dans le même panier alors qu’ils n’avancent pas au même rythme dans tous les domaines et essaient donc régulièrement de se dissocier, afin de montrer à Bruxelles que tout n’est pas blanc ou noir. Par exemple, si le président bulgare Roumen Radev est régulièrement critiqué pour ses positions russophiles, il a aussi signé un partenariat stratégique avec son homologue roumain Klaus Iohannis en mars 2023. C’est aussi lui qui a organisé le sommet de l’Initiative des trois mers, qualifiée de format international anti-russe, à Sofia en 2021. Aujourd’hui, tout ce qui n’est pas anti-russe est étiqueté comme « pro-russe », parce qu’il y a une polarisation causée par la guerre en Ukraine. Le fait que des pays occidentaux fassent des affaires avec la Russie, à une échelle beaucoup plus grande que la Bulgarie, ne les rend pas moins occidentaux. Bien sûr, il ne faut sous estimer le fait que de nombreux Bulgares se sentent encore à la marge et soient sceptiques à l’égard de l’Europe de l’Ouest. Être pro-occidental n’est pas inconciliable avec un engagement pour des tendances disons plus périphériques. Au contraire, cela pourrait même rendre notre « occidentalité » mieux ancrée dans la réalité de nos régions.
CdB: L’arrivée au pouvoir du parti Nous continuons le changement de Kiril Petkov n’a-t-elle pas justement donné lieu à des signes d’amélioration dans les relations entre les deux pays?
V.M.: En effet, les relations sont entrées dans une phase très positive sous le gouvernement Petkov, au pouvoir entre décembre 2021 et juillet 2022. Un grand nombre de dossiers ont été débloqués. Les projets d’infrastructure ont commencé à être discutés, c’est même là qu’a été décidé qu’un nouveau pont serait construit entre Ruse et Giurgiu. La Bulgarie a également accepté de coopérer au projet Fast Danube, pour rendre le Danube navigable toute l’année. Il y a eu aussi le projet d’interconnexion gazière avec la Grèce – achevé par la suite – qui à permis à la Roumanie et la Moldavie de recevoir du gaz naturel azéri. En cela, le gouvernement Petkov a représenté un énorme changement par rapport à l’époque de Boïko Borissov. Il est depuis tombé en disgrâce et son parti n’est pas donné en bonne posture pour les élections législatives du 9 juin 2024.
CdB: Après avoir été mise dans le même paquet d’élargissement, la Bulgarie et la Roumanie sont de nouveau aujourd’hui bloquées ensemble aux portes de l’espace Schengen. Depuis le 31 mars, la liberté de circulation est acquise pour les voix aériennes et maritimes, mais l’idée d’éliminer les contrôles aux frontières terrestres entre la Bulgarie et la Roumanie fait-elle l’objet d’un consensus dans les deux pays?
V.M.: Oui, même si le consensus est contre cette idée! L’accord avec l’Autriche sur l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à l’espace Schengen sans frontières terrestres prévoit d’ailleurs le renforcement des contrôles à la frontière bulgaro-roumaine. S’il s’agit peut-être d’un moyen de mieux contrôler l’immigration irrégulière, cela va à l’encontre de la philosophie de l’UE. Voilà pourquoi est apparue une autre voix, bien plus minoritaire, qui milite pour abolir tous les contrôles aux frontières terrestres entre la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce. Cette idée est notamment soutenue par les députés roumains Dacian Cioloș et Vlad Gheorghe, le député bulgare Daniel Laurer et un député grec du Parti populaire européen. Leurs propositions sont toutefois rejetées tant en Roumanie qu’en Bulgarie. Si elle est juridiquement possible, l’abolition de frontières terrestres requiert un haut niveau de coopération entre les deux pays ainsi que de l’imagination politique, de l’ambition et du courage.
CdB : Cette abolition des frontières terrestres est-elle attendue par les habitants de Roussé-Giurgiu ?
V.M.: J’observe avec joie que de plus en plus de personnes dans la région réalisent le potentiel d’une vie transfrontalière. J’en parlais encore avec un jeune homme qui rêve d’organiser un festival bulgaro-roumain. Pour lui, Roussé gagnerait beaucoup à la suppression des contrôles, tout comme de nombreux domaines comme les services de transports, l’industrie, la lutte contre l’exode ou pour l’environnement. À l’heure actuelle, de nombreux citoyens de Ruse manquent de connaissances et de contacts côté roumain. Ainsi, outre les nouveaux ponts, le ferryboat Giurgiu-Ruse, qui devrait bientôt commencer à fonctionner, ou l’abolition des contrôles frontaliers, nous avons aussi grand besoin de liens d’amitié. Cela n’a pas pas de sens d’attendre sans rien faire pendant des années que quelqu’un, quelque part, daigne enfin nous accepter dans Schengen. C’est à nous d’engager les changements.
Photo: Le pont Friendhsip à Ruse-Giurgiu vu d’en haut (source: Yavor Michev)
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